Si j’aime autant les vues d’en haut, si je les cherche à chaque fois que je voyage, c’est parce qu’elles ont toujours le don de m’emporter dans un autre monde.

Ce qui m’a toujours impressionnée, une fois que je me retrouve en haut d’une tour ou d’une colline et que j’observe la ville, c’est la différence entre le calme et la tempête.

La tempête, c’est celle qui se trouve dans les rues. L’agitation du quotidien, les bruits incessants provenant de tant de lieux à la fois. Ce sont les voitures, les discussions, les pas des passants, leur téléphone qui sonne, la sonnette de la porte de magasin que l’on ouvre, le rideau qui se ferme.

Le calme, c’est celui que l’on trouve quand on prend de la hauteur. De là haut, on devine tout sans l’entendre et sans le vivre. On se rend compte que tous les bruits qui nous entouraient ne forment qu’une infime partie de la ville. Que la ville est remplie d’un million d’endroits où résonnent des bruits semblables, et pourtant si différents.

Voir une ville d’en haut, pour moi, c’est pouvoir l’apprécier dans un calme autrement impossible à atteindre.

C’est comme voir la vie sans en faire partie, assister à un spectacle duquel on se sent si loin et si proches à la fois. C’est prendre une grande respiration avant de retourner faire partie de la foule, et devenir tout petits pour ceux qui seront en haut quand nous serons en bas. Et c’est, inévitablement, voir la beauté de la ville dans un autre angle, avec un autre œil. C’est admirer les toits qui s’entremêlent et ceux qui se désagrègent. C’est deviner les fenêtres ouvertes et les petits jardins secrets dont on ne soupçonne même pas l’existence quand on passe en-dessous.

Et c’est, toujours, la beauté qui capte mes yeux. Qui me tiraille sans cesse entre mon envie de tout voir et celle de me concentrer sur seulement certains petits détails.

À Rio, tout ça, c’est d’autant plus vrai.

En marchant dans ses rues qui m’engloutissent, mon esprit me répète sans cesse que j’y suis, que je me trouve dans la ville la plus connue d’Amérique latine, celle qui fait rêver de nombreuses personnes. Il me dit et me répète que j’y suis et que je dois en ressentir tout ce que je peux.

Et pourtant, je n’y arrive pas. Il y a quelque chose qui m’en empêche, comme le poids des attentes qui croise la frustration de la violence.

Bien sûr, parfois, en admirant les quelques endroits magnifiques qui croisent mon chemin, je ressens. Mais ce n’est pas partout, ce n’est pas toujours. Ou, du moins, ce n’est pas autant que ce que j’aurais cru. Alors, de temps en temps, vers mon esprit qui me force à ressentir, une petite voix s’élève timidement pour lui dire « C’est ça ? C’est tout ? ».

Perdus dans les rues qui donnent parfois l’impression oppressante de nous écraser, perdus dans la foule de laquelle on doit sans cesse faire attention, perdus entre le sentiment de se laisser aller et celui de rester sur ses gardes, perdus dans la musique et le mouvement qui nous entourent, on me dit que Rio est magnifique et j’ai parfois du mal à y croire. Perdus dans la foule, la ville me parait jolie, oui, mais qu’a-t-elle d’exceptionnel ?

Ce n’est qu’en prenant de la hauteur que je réalise l’ampleur de la beauté de Rio, et ce qui la rend unique par rapport à toutes les villes que j’ai vues jusqu’à présent : la façon dont la ville s’entremêle dans la nature.

La ville s’est sans aucun doute développée sans vraiment faire attention à la nature qu’elle empiétait. Et pourtant, au final, c’est comme si les deux avaient appris à vivre ensemble, comme si elles s’étaient naturellement emmêlées jusqu’à créer une harmonie unique. Comme si elles s’étaient apprivoisées l’une l’autre. Comme deux contraires qui s’attirent.

De haut, tout d’un coup, j’apprécie la grandeur de la ville. J’apprécie son incroyable désordre, et je comprends ce nom qu’elle s’est construit autour du monde. Je comprends la gloire qu’elle emmène dans ses pas où qu’elle aille, celle qui fait rêver de nombreuses personnes, et parler celles qui l’ont déjà vue.

Là haut, c’est différent. Je ne me retrouve plus face à ce sentiment étrange qui m’habite quand je marche à Rio, cette dualité et cette contradiction dont je vous avais parlé dans mon premier article. Là haut, tout d’un coup, c’est comme si la petite voix timide prenait de l’assurance en faisant taire mon esprit tout entier pour me permettre d’admirer en silence.

D’un seul élan, elle lui dit simplement : “Ca y est, je le ressens. Je le comprends. Je vois pourquoi Rio est unique. C’est bon, tu peux te taire maintenant”.

*

Il y a certainement de nombreux points de vue à Rio, mais avec le peu de temps qu’on avait sur place, j’ai choisi d’aller voir du côté des deux plus connus : le Christ Rédempteur et le Pain de Sucre.

Vous aurez le choix entre plusieurs options pour monter jusqu’au Christ, nous avons choisi le moyen le plus facile : en prenant le train qui y est dédié.

Remuant légèrement sous l’action de ses vieilles roues, nous nous enfonçons alors dans la végétation, au fur et à mesure que le petit train trouve son chemin sur les rails grimpants.

À mi-chemin, entre deux arbres bien fournis, j’aperçois une favela colorée dont les bâtiments fragiles s’accrochent à la colline tout en se dressant les uns sur les autres. Je me surprends à terriblement aimer la vue, et puis à me demander le temps d’un instant si j’ai le droit de trouver joli quelque chose que le gouvernement brésilien essaie tant bien que mal de cacher.

Je n’ai pas le temps de finir ma réflexion, les feuilles ont déjà repris leur droit et viennent se poser comme un rideau entre le petit train et le reste du monde.

C’est la seule preuve de civilisation que je vois sur le chemin, alors que le train continue son ascension, imperturbable. Même si moi j’aimerais qu’il s’arrête un peu pour que je puisse donner le temps à mon appareil photo de capturer ce qui l’entoure.

Une fois en haut, ma bouche s’ouvre automatiquement devant l’imposante statue du Christ. C’est une journée nuageuse, le ciel est gris et la luminosité est loin d’être la meilleure, mais ça n’a visiblement découragé personne. Je souris devant les gens qui prennent tous la même pose devant le Christ, et je fais de mon mieux pour trouver un angle de vue libéré entre les bras, les têtes et les appareils photo.

Entre les clics de mon appareil photo et ceux des autres, je me fraye petit à petit un chemin vers le point culminant de la vue. Dos au Christ, le vide à portée de main, il est facile, ici, de se sentir un peu comme le maître du monde.

Le paysage s’éclaircit petit à petit, bien que les nuages restent accrochés aux collines derrière nous. Et, lentement, je laisse ma place aux autres, qui se bousculent derrière moi dans l’espoir d’attraper un bout de la vue.

  

Il n’y a pas mille façons de rejoindre le haut de ce rocher que les Brésiliens ont, un jour, pour une drôle de raison, décidé d’appeler “Pain de Sucre” : il faut prendre le téléphérique.

Et moi, le téléphérique, ça me fascine et ça me fait peur à la fois.

Alors que nous nous élevons petit à petit, alors que les bâtiments deviennent de plus en plus petits, j’essaie de faire attention à la beauté de la vue pour m’empêcher de penser à l’éventualité que le câble se casse. Heureusement, le trajet dure seulement quelques instants, et nous mettons vite le pied sur le sol dur. Ou plutôt sur un énorme rocher.

À côté de lui s’élève un deuxième pic, plus élevé, car ce qu’on appelle le Pain de Sucre est en fait formé de deux rochers. Le premier, ce n’est qu’une étape obligée avant d’arriver sur le deuxième, qui n’est autre que le réel Pain de Sucre. Il a d’ailleurs son propre nom : on l’appelle Morro da Urca. Mais même s’il est moins connu, il est bon de ne pas se hâter vers son grand frère, car les vues qu’ils offrent sont aussi resplendissantes.

C’est la fin d’après-midi, le soleil est bas dans le ciel. J’observe le Christ au loin, et les petits bateaux qui reposent dans l’eau à plusieurs centaines de mètres en-dessous de moi. Je pose mon regard vers l’horizon, essayant de voir où se finit la mer et où commence le ciel.

Il y a une petite échoppe qui vend des churros à la mode brésilienne : un long churros fourré avec le goût de votre choix. Mon copain m’en propose un, je ne résiste pas. Je le choisis avec du leite condensado dedans, pour me la jouer encore plus brésilienne.

Alors que je savoure ce nouveau goût, nous nous avançons vers le second rocher, celui qui a une forme improbable. Celui dans lequel, il y a bien longtemps, les Portugais avaient vu un bloc de sucre, là où moi je vois simplement un caillou géant que l’on aurait planté dans le sol.

Deuxième téléphérique, nous montons encore plus haut,  je me force encore plus à me concentrer sur la vue.

Depuis le Pain de Sucre, le vrai, c’est la plage de Copacabana qui s’offre à nous. Le soleil est de plus en plus bas, la luminosité est magnifique. Je garde les yeux grands ouverts devant cette vue venue d’ailleurs, essayant tant bien que mal de m’en imprégner le plus possible.

Et, alors que je suis déchirée entre l’impression d’avoir tout vu et de vouloir voir encore plus, nous redescendons vers la terre ferme, la vraie.

4 commentaires sur Prendre de la hauteur à Rio

    • Merciii 🙂 ! Je pense vraiment que ce sont des must-do lors d’un voyage à Rio, les vues sont tellement époustouflantes ! Bisous

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