“Tu verras, ici, on n’aurait presque pas besoin de GPS tellement la ville est facile à comprendre”, me dit mon copain en sortant de l’agence de location de voitures à trois minutes de l’aéroport. Je le regarde et il continue, les mains sur le volant et le regard posé sur la route : “Le centre est construit en forme d’avion, et chaque côté a des numéros qui se suivent”.

Je suis confuse mais les réponses viendront plus tard. Pour l’instant, mon copain a mis toute sa concentration sur la route et il n’entend qu’à moitié mes questions. “Tu verras”, il me répète. En attendant, mon cerveau tente de normaliser l’information.

Un plan facile à comprendre sans GPS, c’est pareil dans ces grandes villes quadrillées des Etats-Unis, non ? Et les numéros qui se suivent, n’est-ce pas là la logique de toutes les rues ? Pour le moment, seule la forme d’avion m’intrigue vraiment. Je ne connais encore rien de la ville et je trouve ça assez incroyable.

Mais tout cela est vite balayé par les panneaux de signalisation. On approche de l’appartement de la grand-mère de mon copain, et il me dit d’être attentive pour mieux comprendre. CLS 215, SQS 213,… Les numéros se suivent et ne ressemblent à rien que je connaisse.

Ici, les rues n’ont pas de nom. Elles ont chacune un numéro, comme un code que seuls les habitués du langage comprennent. Il te suffira alors de dire le numéro de ton bloc d’appartements pour qu’ils puissent le situer sur une carte. Dans ma petite Europe, je n’ai jamais rien vu de tel. Je suis ébahie.

Nous garons la voiture entre deux blocs déserts et encastrons nos deux grandes valises dans l’ascenseur vers le premier étage, où sa grand-mère et sa tante nous attendent, tout sourire. J’oublie les numéros et je profite de cet instant de gentillesse et de convivialité avec ces personnes que je viens de rencontrer mais qui font déjà partie de ma famille.

Le soleil va bientôt se coucher quand nous décidons d’enfin reprendre la voiture pour aller voir la ville pour la première fois. Un premier aperçu avant qu’elle ne se baigne dans l’obscurité du soir.

On décide de mettre le GPS pour arriver dans le centre. Les routes sont symétriques, elles se ressemblent toutes. Quand le GPS est trop lent, on se perd en faisant des tours. Je rigole, mon copain dit avoir l’air d’un abruti et il s’énerve. Je continue à rigoler, mais en sourdine.

On finit enfin par se garer, et on marche quelques minutes pour arriver sur la place des Trois Pouvoirs, où se trouvent le bureau du Président, le Tribunal fédéral et le Congrès national. Le ciel se déploie en différentes variantes de bleu et l’ambiance me donne l’impression de me balader dans un livre de science-fiction. Il est 17h, la place est grande et déserte. Je ne serais pas étonnée de voir un virevoltant la traverser (vous savez, ces boules de foin de films de western) et, d’ailleurs, je l’attends. Les voitures sont garées de chaque côté de la rue mais il n’y a personne sur les routes. Comme si les automobilistes nous avaient quittés à l’heure où nous avons garé la nôtre !

On marche au milieu de la route sans s’en rendre vraiment compte. En montant la rue pour se rendre de l’autre côté du Congrès, des traces de vie commencent à se dessiner. Des voitures de police, et des dizaines de policiers casqués.

Au loin, une manifestation. On comprend mieux.

On se rapproche, en gardant toutefois un regard sur les policiers immobiles. Quelque chose me dit qu’on ne voudrait pas les offusquer.

Les ombres prennent forme au loin. Ce sont des indigènes, certains portant même des vêtements traditionnels semblables à ceux qu’on dépeint dans la fiction. Quelle coïncidence que, la première fois que je découvre cette ville futuriste, ce soit avec le contraste des Indigènes. Cette image du passé qui combat le futur, inlassablement. Comme une bataille perdue d’avance mais dans laquelle ces guerriers d’un autre temps mettent tout leur cœur, quand le mien se déchire un peu devant ce spectacle.

Alors que des hommes politiques en costume s’avancent vers eux, on décide de s’éloigner petit à petit. Il va bientôt faire noir, il est temps de rentrer. On verra, de toute façon, le reste à la télé.

Dans les jours suivants, il ne restera que quelques traces d’une manifestation qui se sera tue, mais le sentiment restera le même. J’aurai toujours l’impression de me déplacer dans une ville empruntée à la science-fiction.

Par endroits, l’herbe a du mal à cacher cette terre ocre et poussiéreuse qui pourrait bien finir par tacher mes Converses blanches. Je devine le désert avant même de savoir que Brasília a été construite sur lui, sur une terre aride où personne ne voulait vivre.

Autour de moi, je découvre entre émerveillement et amusement une architecture qui se voulait futuriste il y a plus d’un demi-siècle. Et ça me fait vaguement penser à ces années où je dessinais des voitures volantes en pensant à l’an 2000.

Les bâtiments du centre (si on peut appeler cela un centre), souvent liés à la vie politique et judiciaire, sont tous peu communs. Pas de fioritures, pas de détails colorés. Certains d’entre eux sont des bâtiments rectangulaires faits d’un béton qui résiste comme il le peut au temps qui passe. Mais ce ne sont pas de simples rectangles, loin de là. Les formes géométriques qui les entourent témoignent d’une recherche acharnée vers la modernité. Une architecture aussi simpliste que travaillée, pour un résultat très particulier.

Depuis le Congrès s’étend une grande et longue étendue verte, entourée de bâtiments qui se suivent et se ressemblent, les ministères. C’est le corps de cet avion dont m’a parlé mon copain le premier jour, bien que d’autres y voient plutôt un oiseau. Peu importe, le résultat est le même : Brasília est une ville qui veut voler et montrer à tous à quel point elle est différente. C’est cette même ambiance aérienne que l’on trouve d’ailleurs à de nombreux endroits, dans cette ville aux grands espaces.

Nous ne sommes pas, ici, dans une ville brouillon, dans laquelle tout se serait construit à son propre rythme, venant s’ajouter un peu partout et dans tous les endroits qui resteraient déserts. Ici, l’espace est roi. Les bâtiments ne se collent pas les uns aux autres et, dans le centre, les distances entre deux points d’intérêt sont tellement grandes qu’il vaut mieux avoir une voiture si l’on veut tout voir.

Les ailes de l’avion, quant à elles, sont faites de quartiers résidentiels. J’apprendrai plus tard qu’à Brasília, les domaines de la vie ne se mélangent pas. Il y a la zone politique, la zone résidentielle, la zone des hôtels, la zone culturelle,… Le plan des rues lui-même retransmet cette organisation profonde d’une ville qui semble avoir été construite par un perfectionniste, un homme qui aurait pensé à tout pour que rien ne s’échappe d’un moule préétabli.

Intriguée, je m’intéresse alors à son histoire, et celle-ci ne déçoit pas.

Brasília, une histoire insolite

Brasília est sortie de terre à la fin des années 50 et à une vitesse folle. Son destin était tout tracé : dès qu’elle serait finie, elle deviendrait capitale. À ce moment-là, la capitale du Brésil n’était autre que sa ville la plus connue : Rio. Mais cela faisait déjà longtemps que l’on voulait la déplacer dans un endroit plus sûr, à l’intérieur des terres. Loin de la côte et de tous les risques d’invasion qu’elle engendre. Le but était aussi de mieux partager les richesses et la population dans le pays, jusque là trop concentrées sur les côtes.

C’est le président Juscelino Kubitschek qui décide de finalement donner vie à ce projet. Des milliers d’ouvriers sont précipités sur les lieux pour transformer une zone désertique en une ville entière. Et pas n’importe quelle ville, non : la capitale. Les conditions de travail sont au plus bas, les journées aussi longues qu’elles peuvent l’être, et en 1000 jours la première partie de la ville est construite et prête à accueillir ses premiers habitants.

Brasília est ainsi inaugurée le 21 avril 1960. Le monde découvre alors une capitale qui veut montrer et prouver à tous l’extrême modernité du Brésil. Une capitale aux bâtiments futuristes qui ne ressemble à aucune autre. Les ministères, ambassades et autres organismes étatiques y déménagent aussitôt. Il faut user de patience, d’incitation et de chantage pour forcer les fonctionnaires à suivre leur travail et à quitter leur belle Rio pour l’aride Brasília.

Depuis, la ville n’a cessé de se développer et de nouvelles constructions, respectant l’esprit moderne de la ville jusqu’à parfois être considérées comme prouesses architecturales, sont venues s’ajouter par après. Aujourd’hui, Brasília compte un peu plus de 2.5 millions d’habitants et est la quatrième ville la plus peuplée du pays.

Brasília est un incontournable pour les amateurs d’architecture. De sa cathédrale unique aux deux coupoles entourant son congrès, de son musée en forme de planète à son pont faisant des sauts dans le lac (cet immense lac artificiel), Brasília a de quoi surprendre, voire inspirer.

Brasília est aussi, pour moi, un incontournable du Brésil. Pas que ce soit la ville la plus jolie du pays, mais parce que c’est peut-être la capitale la plus incroyable au monde. Et c’est, sans aucun doute, une ville tout droit venue d’un autre univers.

4 commentaires sur Brasília : Le futur dans le désert

  1. Oh làlàl Léonor, cet article est magnifique! Tu as une plume superbe, j’adore ta vision des choses et cette ville prend un relief sous ta plume que peu d’écrivains (je pèse mes mots) ont pu décrire.
    Je ne siai pas quoi ajouter si ce n’est “Félicitations” pour ce beau témoignage/retour de voyage…
    On a juste envie d’y aller..

  2. Je viens de visiter Brasilia et je n’ai pas eu le coup de cœur comme Toi. Les espaces d’espaces verts sont à présent de la terre. Pourquoi ? Les bâtiments ne m’ont pad inspiré sauf peut être le sanctuaire.

    • Je ne peux pas te blâmer ! A mes yeux, Brasília est une ville tellement différente de tout ce que l’on connait que je comprends aisément qu’on ne puisse pas avoir le coup de coeur. Mais c’est aussi exactement parce qu’elle est différente et a une histoire unique que je pense qu’il faut la voir. Je ne sais pas si j’ai eu le coup de coeur, mais ce qui est sûr c’est qu’elle m’a fascinée. Comme je le dis dans l’article, j’avais vraiment l’impression d’arriver dans un autre monde. Tu n’as pas eu ce sentiment bizarre (je suis peut-être la seule hein ahah !) ? La terre me fascinait aussi, parce que c’est la trace du désert aride sur lequel se trouve la ville. Elle a voulu le cacher mais il reprend ses droits :).
      Je trouve tout de même que la ville compte quelques endroits très agréables, comme l’Ermida Dom Bosco ou le Pontao do Lago Sul. Tu y as été ? Et le sanctuaire dont tu parles, j’ai été super impressionnée en y entrant. De l’extérieur, je ne m’attendais pas à ça !
      Merci pour ton commentaire en tout cas 🙂 !

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